Le meilleur pilote de l'histoire : l'éternelle utopie

Publié le par Masta

Le meilleur pilote de l'histoire : l'éternelle utopie

« Quel est le meilleur pilote de F1 de l'Histoire ? ». Une question que chaque fan s'est posée au moins une fois, qu'il ait poussé le raisonnement jusqu'à donner un nom précis ou qu'il n'ait pas cherché plus loin tant il est difficile de donner une réponse concrète. En effet, tant de paramètres rentrent en ligne de compte: comment comparer les époques ? Quelle influence a eu la monoplace sur la carrière de chaque pilote ? Quel est le vrai mérite de chacun quant à leur palmarès ? Tant de facteurs influents, sans parler de la sensibilité et la subjectivité même inconsciente de chaque passionné. Ainsi, donner une réponse de plus à cette interrogation universelle n'aurait pas beaucoup de sens ni de valeur. Il serait donc plus pertinent d'expliquer pourquoi il est justement vain de vouloir poursuivre ce débat... mais aussi pourquoi il reste fascinant.

Jouons sur les mots...

Déjà, il faut remarquer que l'on n'utilise pas toujours le même terme : les uns parlent bien du « meilleur » pilote, d'autres veulent définir le « plus grand », tandis qu'une autre section évoquera le « plus talentueux » ou le « plus rapide ». Sauf que chaque terme possède un sens différent, et aboutit donc à une réponse différente. Dans le cas du « plus grand », cela sous-entend qu'il ne s'agit pas que de sa qualité de pilote mais également de ses qualités humaines. On pense à sa stature, son importance, son influence. Pour être le plus grand, son palmarès compte beaucoup mais ne suffit pas : le pilote doit presque être synonyme de son sport, si bien qu'une personne étrangère à la Formule 1 serait capable de connaître ce nom. Si on se tient à cela, trois noms peuvent sortir d'un chapeau sans provoquer de remous: Juan-Manuel Fangio, Ayrton Senna et Michael Schumacher.

Le Maestro n'a pas fait que dominer la première décennie de la Formule 1, il a imposé le respect par son endurance, sa pointe de vitesse à un âge avancé mais aussi son esprit chevaleresque tranchant avec les tempéraments actuels. Il était l'ambassadeur officieux du sport automobile jusqu'à sa disparition. Alain Prost n'a pas manqué de rapporter l'anecdote selon quoi sa femme, guère intéressée par le sport auto, était quelque peu incommodée par l'allure du Professeur lors d'un trajet quelconque et lui demanda s'il se prenait pour Fangio. Preuve s'il en est que ce nom était rentré dans l'inconscient collectif.

Trente ans plus tard, la Formule 1 passait d'un cercle d'initiés à un spectacle télévisuel mondial. Ayrton Senna participa à l'explosion médiatique de son sport grâce à sa lutte légendaire avec Alain Prost, ses exploits en piste et sa personnalité parfois difficile à cerner mais non moins fascinante. On parlera volontiers de mysticisme dans le cas de Magic, aspect renforcé par sa disparition en pleine gloire. Enfin, Michael Schumacher laissa son empreinte sur la Formule 1 contemporaine et toucha toute une génération en tant que pilote le plus victorieux de sa discipline. D'un point de vue purement statistique, l'Allemand serait donc le plus grand... à la différence que ses manœuvres litigieuses en piste ont jeté un certain discrédit sur sa carrière et empêchent encore beaucoup d'observateurs expérimentés de le hisser au même rang qu'un Fangio ou un Senna.

Autre point parfois négligé : avant Schumacher, le détenteur des records de valeur était Alain Prost, qui ne bénéficie pas non plus de la même aura que Senna alors qu'il n'a jamais rien eu à envier à qui que ce soit, Ayrton compris. De plus, si Fangio et Schumacher ont dominé leur époque, Senna et Prost se sont affrontés sur la même période et cette lutte a justement contribué à élever ces deux géants au rang des plus grands. Or, en dépit d'un résultat nul quant à leurs affrontements directs pour le titre mondial (Senna en 1988 et 1990, Prost en 1989 et 1993), le nom de Senna ressort davantage, que ce soit parmi les personnes impliqués dans le sport ou les fans. Le magazine F1 Racing ne s'y était pas trompé lorsqu'il fit appel à ces deux catégories, respectivement en 2004 et 2008, pour savoir quel était le meilleur pilote : Senna était N°1 dans les deux cas. Pourtant, le Brésilien était aussi coupable de franchir la ligne jaune en piste, un reproche qui lui était plus souvent adressé de son vivant mais moins aujourd'hui...

Le meilleur pilote de l'histoire : l'éternelle utopie

Le plus rapide mais pas le meilleur ?

Cependant, si on cherche à définir le pilote le « plus rapide » de l'Histoire, c'est une autre paire de manche. Ici, il est davantage question du talent intrinsèque, pur et dur, cette capacité à presque défier les lois de la physique, à repousser les limites de la vitesse sans forcément penser à l'aspect tactique, à l'intelligence de course ou à la faculté de faire corps avec son équipe. Là encore, Senna est un nom logique en tant que spécialiste du tour rapide : n'a t-il pas avoué atteint un tel niveau de concentration en 1988 à Monaco qu'il avait le sentiment d'avoir détacher son esprit de son corps ? Par contre, Fangio et Schumacher avaient beaucoup de qualités mais ils n'étaient pas catalogués comme les meilleurs talents de leur époque : le premier pouvait être concurrencé par Alberto Ascari puis Stirling Moss à ce sujet et le second était relégué au second plan par rapport à Heinz-Harald Frentzen en formules de promotion ou par Mika Hakkinen dans l'exercice du tour chrono. Avant Senna, le maître du tour rapide était Jim Clark, l'homme des années 60 sans aucune contestation possible y compris de son vivant.

Par contre, comme précisé à l'instant, qui dit « rapide » ne veut pas dire « meilleur » : on peut bénéficier d'un talent naturel rare sans pouvoir l'utiliser dans les meilleures dispositions. Un cas d'école étant le regretté Gilles Villeneuve. D'un côté, beaucoup louent l'adresse et le doigté du Québécois qui faisait des miracles là où d'autres pilotes plus cartésiens se cassaient les dents. De l'autre, sans Zolder 1982, aurait-il vraiment remporté le titre mondial ? Certains (Prost compris) en doutent car Gilles n'a jamais couru dans l'optique du titre mondial et ce manque de discernement qui lui avait coûté la couronne en 1979 face à Jody Scheckter aurait pu à nouveau jouer dans sa lutte fratricide face à Didier Pironi trois ans après. Le même argument est de mise au moment d'évoquer le cas de Ronnie Peterson, pilote d'une habileté stupéfiante au volant mais piètre metteur au point qui bénéficia de l'expérience d'Emerson Fittipaldi puis de Mario Andretti chez Lotus.

Le meilleur : oui mais...

Ainsi, si on veut parler du « meilleur pilote », il serait donc plus juste d'inclure toutes les autres qualités susceptibles de faire la différence entre un excellent pilote et un géant, tout en se concentrant sur le pilote en tant que tel et non son rayonnement en dehors des circuits. C'est oublier que chaque pilote est différent et ne disposait pas de toutes les qualités du parfait pilote de course. Il était donc du devoir de chacun d'exploiter au maximum toutes ses capacités, voire même d'apprendre de ses camarades. Alain Prost a ainsi poussé plus loin l'esprit calculateur de Niki Lauda pour une mise au point optimale, non sans épier les moindres gestes de l'Autrichien. Quelques années après, Senna n'agit pas différemment. Totalement obsédé par les performances du Français, il apprit à capitaliser au lieu de viser la victoire à tout prix. Sa sœur Viviane en est persuadée : l'un ne serait jamais devenu aussi bon sans l'autre et inversement.

Aussi, le Brésilien comme le Français avaient la faculté de capter l'attention de leur équipe, ce qui ne facilita pas la tâche de leurs voisins de garage. Même chose pour Michael Schumacher, parfaitement intégré chez Benetton puis Ferrari avec une équipe répondant à ses moindres désirs et avec les bons hommes aux postes idéaux. Enfin Jim Clark et Colin Chapman se comprenaient et se complétaient idéalement, l'un offrant un retour technique suffisamment pointu pour que l'autre développe la monoplace en conséquence. Par contre, Fangio est souvent passé d'une équipe à l'autre, que ce soit par choix (Ferrari) ou à cause du retrait du constructeur (Alfa Roméo et Mercedes) et n'a donc pas construit de relation similaire. Cela étant, son aura naturelle était bien présente, comme le témoigne un cliché de Bernard Cahier où toutes les jeunes pousses de la Scuderia sont posées autour de l'Argentin pour l'écouter avec le plus grand respect.

Qu'en est-il aussi de spécificités particulières comme la mise au point, la condition physique, le pilotage sur piste humide, la capacité à dépasser, à gérer la pression ? Quel pilote peut se targuer d'avoir maîtrisé tous ces paramètres durant sa carrière ? Fangio était un monstre de résistance et a su repousser ses limites au moment propice, les Grands Prix d'Argentine 1956 et d'Allemagne 1957 en sont témoins. Il tint le coup pendant trois heures là où tous ses adversaires durent être relayés à domicile, tandis qu'il tourna huit secondes plus rapidement qu'en qualifications pour remonter et doubler les Ferrari sur le grand Nurburgring. D'un autre côté, les Grands Prix se déroulaient généralement en été et en Europe dans les années 50, ce qui rendaient les courses sur piste humide assez peu fréquentes, tandis que la mise au point de ces baignoires sur roues devait être rudimentaire. Senna a bâti sa légende sous l'averse et n'était jamais le dernier à croiser les roues avec ses adversaires, pour le meilleur ou pour le pire mais s'il était aussi maniaque et perfectionniste (pour ne pas dire emmerdeur) que Prost, il n'a jamais atteint son degré de précision pour la mise au point et en dépit de tous ses efforts, sa condition physique n'a jamais été optimale.

Le meilleur pilote de l'histoire : l'éternelle utopie

En parlant du Professeur, s'il est peut-être le pilote le plus intelligent ayant posé ses fesses dans une Formule 1, s'il a aussi montré de belles dispositions dans un peloton (Kyalami 1982 et Mexico 1990) et son corps n'a jamais faibli, la conduite sur piste humide le rebutait quant à la prise de risque et il restait inférieur à son meilleur rival sur un tour, ce qu'il reconnut volontiers. Certes, il n'a jamais cherché le dernier dixième et il a accompli une belle série en 1993 sur Williams mais il n'était pas rare que Senna lui colle une seconde dans la visière le samedi après-midi à monoplace égale. Enfin, Schumacher était vu comme le pilote le plus affûté jamais vu en Formule 1 (« si je suis fatigué, alors les autres devaient être au bord de l'évanouissement ! » disait-il), son investissement fut unanimement salué par ses mécaniciens, il était le digne successeur de Senna sur le mouillé et a autant excellé dans les dominations que les remontées mais certains ont pointé du doigt sa fragilité lorsqu'il est en position de faiblesse. Flavio Briatore estima même que Fernando Alonso était plus fort que lui sous la pression. D'aucuns évoqueront la situation avantageuse dont il jouissait au début des années 2000 avec une relative absence d'opposition qui tend à diminuer ses mérites, un reproche également adressé à Sebastien Loeb en Rallye.

Au final, si Jim Clark est moins cité que ces géants, il semble réunir toutes les caractéristiques nécessaires : il a tiré le meilleur parti de ces Lotus pourtant fragiles, ses plus beaux exploits sont au choix ses chevauchées fantastiques sous l'averse (Spa 1963 ou 1965 entre autres) ou la remontée démentielle de Monza 1967 où il récupéra un tour de retard et on ne décela nul pépin physique ou psychologique. Pour cette raison, lorsque F1 Racing compara en 2002 les champions du Monde les plus couronnés selon les facteurs étudiés ici, Clark arriva en tête du panel à égalité avec Schumacher mais là encore, la notation était sujette à débats...

Le titre ne fait pas le pilote

Aussi, il ne faut pas perdre de vue un élément essentiel : les noms les plus souvent cités sont ceux qui ont généralement connu le plus de succès. Pourtant, la Formule 1 n'a jamais eu vocation à être juste et il n'est pas rare de trouver certaines injustices qui peuvent remettre en question tous ces calculs. Certains comme Jack Brabham considéraient que Stirling Moss était un meilleur pilote que Fangio. Or l'Anglais est connu pour être le « champion sans couronne » : quatre places de dauphin et trois dernières marches du podium... Rebelote pour les sixties puisqu'en dépit des oppositions de Graham Hill ou John Surtees, Jim Clark a avoué n'avoir craint qu'un seul pilote : Dan Gurney, autre pilote immensément talentueux mais peu récompensé eu égard à son potentiel. Les uns pointeront du doigt leurs choix de carrière malheureux (Moss rarement au bon endroit au bon moment, Gurney choisissant sa propre équipe au lieu de Brabham), les autres y verront une injustice.

Dans la même logique, faut-il prendre en compte les pilotes fauchés en pleine gloire qui n'ont guère eu le temps d'atteindre leur apogée ? Jackie Stewart était le meilleur pilote de la période post-Clark mais en 1973, il remarqua que son équipier François Cevert commençait à aller plus vite que lui. Avec plus de bouteille, le Français aurait fait un parfait successeur et serait devenu le premier champion tricolore selon toute vraisemblance. L'Allemagne a connu Schumacher et Vettel mais avant, elle a perdu Stefan Bellof, l'homme le plus rapide en piste à Monaco en 1984 (certes sur une Tyrrell trop légère) et destiné à un bel avenir avant de succomber en Endurance un an après. D'un autre côté, la mort a aussi tendance à embaumer ses victimes d'un voile mystique qui, combiné aux regrets des supporteurs, contribue à nourrir l'affection et l'admiration et à fausser le jugement. Si Senna était resté vivant jusqu'au bout de sa carrière, le Brésilien serait-il considéré avec la même bienveillance aujourd'hui ? D'un autre point de vue, on peut aussi considérer que Senna se serait approprié les records de Prost sans Imola 1994, devenant ainsi un plus grand nom. Mais avec des si, on met Spa-Francorchamps en bouteille n'est-ce pas ?

Enfin, d'autres incohérences seront pointées du doigt par les passionnés de longue date : est-ce que tel champion aurait connu le même succès à telle époque ? Le gabarit imposant de Fangio s'adaptait parfaitement aux dinosaures des débuts et le poids plume de Clark faisait corps avec les cigares des sixties mais qu'en serait-il en cas de permutation ? Schumacher lui-même se refusait toute comparaison avec Fangio à cause de cette différence d'époque. Aussi, il convient de rendre justice aux seigneurs d'avant-guerre car dans tous ces calculs et palabres, nous démarrons en 1950 et nous éliminons de l'équation des noms tout aussi estimables tels que Tazio Nuvolari ou Berndt Rosemeyer, grands champions de l'époque des Titans durant les années 30. Qui se souvient de Jean-Pierre Wimille, fer de lance d'Alfa Roméo peu avant l'ouverture du championnat du Monde ? Son décès, ainsi que celui de ses équipiers poussa justement le constructeur à recruter Juan-Manuel Fangio.

Le meilleur pilote de l'histoire : l'éternelle utopie

Et le meilleur est...

Mais au final, il existe une possibilité selon quoi le meilleur pilote de Formule 1 ou même de sport automobile n'ait jamais fait carrière. Après tout, certains n'ont pas eu les opportunités nécessaires pour parvenir à leurs fins et d'autres n'ont peut-être jamais ambitionné de devenir pilote alors qu'il sommeillait en eux un talent insoupçonné pour la conduite...C'est dans cette logique que le grand journaliste Johnny Rives rédigea dans L’Année Automobile une nouvelle dans laquelle un reporter se retrouvait au paradis et demandait à Dieu quel était le meilleur pilote de tous les temps. Il s'attendait à entendre le nom de Fangio, Senna ou Schumacher pour finalement apprendre que le meilleur de tous était un obscur bûcheron autrichien perdu au milieu de la forêt...

Alors, voulez-vous toujours chercher qui est le meilleur pilote ?

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Commenter cet article

DVL 24/05/2016 06:17

Le meilleur pilote de F1 aura été Ayrton Senna. Je suis la F1 depuis le GP d'East London 1962 en Afrique du Sud. J'ai donc un certain recul sur cette question. MDR. The best of the best, c'est lui no doubt about that selon moi. Je dois avoir environ 15 blogs sur overblog sur cette question.

Masta 24/05/2016 10:55

Oh que ce soit Senna, Schumacher, Prost, Clark ou Fangio, ce sont tous des noms parfaitement valables si on veut absolument déclarer un meilleur pilote. Mais cela restera subjectif dans tous les cas de figure :)