Nurburgring, 4 août 1968 : le Jour le plus long

Publié le par Masta

Le mois d'août est généralement synonyme de vacances et de grandes chaleurs. De destinations ensoleillées, où le stress et l'angoisse n'ont pas leur place. D'endroits idéaux pour se reposer et passer du bon temps. Si les pilotes de Formule 1 à l'heure actuelle profitent de leur congé estival, leurs prédécesseurs de 1968 n'avaient guère ce luxe. Au contraire même.

@ Flickr

@ Flickr

Il flottait pourtant en cette année un certain parfum de révolution, au delà des événements de mai bien connus dans nos contrées. La Formule 1 planait à mille lieues de tout cela, quand bien même le Grand Prix de Monaco faillit ne pas se dérouler, tandis que les 24 Heures du Mans durent être reportées. Dans ce monde, la révolution venait plutôt de l'introduction des sponsors et des premiers essais d'ailerons sur des monoplaces tenant davantage de frêles cigares roulants que de bolides défiant la vitesse. Mais tout cela, on n'en avait pas encore conscience.

Début août 1968, l'atmosphère était lourde et le soleil n'avait rien à voir avec cela. Il était même aux abonnés absents, laissant place à des ondées dignes de pays exotiques. Ce n'était presque pas une surprise. Au début de l'été, la pluie avait déjà visité les circuits de Zandvoort et de Rouen-Les-Essarts. Ne mettant que davantage en lumière la sécurité toute relative de ce dernier tracé, où la mort avait frappé. Encore. Le Lorrain Jo Schlesser, débutant en F1 mais figure bien connue et appréciée du milieu automobile, avait perdu la vie au volant d'une Honda lorsque l'averse s'invita en début de course.

C'était le premier décès dans le cadre d'un Grand Prix cette année-là. Mais surtout la quatrième occurrence funèbre après Ludovico Scarfiotti en course de côte, Mike Spence à Indianapolis et surtout Jim Clark en F2 à Hockenheim. La mort, avec son ironie toute personnelle, avait agi avec une régularité des plus effrayantes. On avait en effet perdu Clark le 7 avril, Spence le 7 mai, Scarfiotti le 8 juin et Schlesser le 7 juillet. Il y avait donc de quoi frémir au moment d'aborder le début du mois d'août.

Et le 4 août, la Formule 1 devait passer par le Nürburgring. Non pas la version moderne avec laquelle la majorité des fans a grandi mais bien le Nordschleife de 22 kilomètres. « L'Enfer Vert » comme il était déjà surnommé. Un circuit déjà redoutable par temps sec, et redouté par beaucoup. Alors sous une pluie battante additionnée au brouillard...

La mort aux trousses

@ F1-history.deviantart

@ F1-history.deviantart

Si parmi les pilotes figuraient quelques têtes brûlées telles que Pedro Rodriguez ou Jacky Ickx – nouveau vainqueur en France par ailleurs – d'autres ne fermaient pas les yeux devant les risques évidents. Et Jackie Stewart était clairement de ceux-là. Le Britannique venait déjà de sortir de convalescence après s'être cassé le poignet en Formule 2. Donc pas décidé à prendre tous les risques. Et surtout, il avait frôlé la mort à Spa-Francorchamps en 1966, lorsque un mur d'eau se planta au milieu des Ardennes, retournant sa BRM. Un accident combiné à un enchaînement de circonstances défavorables – outils inadaptées pour le sortir de sa carcasse, ambulance perdant le chemin de l'hôpital... – qui fit office d'électrochoc pour le futur champion du Monde. Il devint alors l'ardent défenseur de la sécurité qu'on connaît aujourd'hui.

Stewart n'était donc pas spécialement confiant lorsqu'il arriva sur le Nürburgring. Il avoua même plus tard qu'à chaque fois qu'il quittait son domicile pour se rendre dans le massif de l'Eifel, il jetait un coup d’œil dans le rétroviseur. Se demandant s'il allait tout simplement revenir chez lui... Bien qu'il arriva sur le circuit en jet privé cette année-là, son appréhension prit plus de sens dès le premier pied posé sur le sol humidifié. La pluie avait entamé son concert et ne comptait pas s'interrompre du weekend.

Ainsi, il choisit de guetter le meilleur moment pour s'élancer à chaque séance d'essais. Avec le brouillard qui jouait sur la même partition que la pluie, il serait plus judicieux de parler du moment le moins mauvais. Pour le coup, l'esprit calculateur et réfléchi de Stewart lui joua un tour : la séance de qualifications du vendredi matin était certes brumeuse mais relativement sèche. Quelques pilotes osèrent tenter le diable, signant ainsi les meilleurs chronos. Pas Jackie. Quand Stewart voulut prendre leur suite, les conditions s'étaient dégradées, au point que la session d'après-midi fut tout simplement supprimée. Ayant trop peu limé le bitume après samedi, les pilotes eurent droit à une séance supplémentaire le dimanche matin. Stewart ne signa certes que le sixième temps final mais prit surtout le temps de repérer les flaques d'eau et autres secteurs dangereux du circuit.

Ces disparités côté météo et la longueur inhabituelle du tracé aboutirent à des écarts incongrus, même pour l'époque. Jacky Ickx, spécialiste du circuit pour l'avoir bouclé un nombre incalculable de fois durant son apprentissage, avait signé la pole avec 10 secondes d'avance sur son équipier Chris Amon ! Stewart, lui, figurait à... 50 secondes ! Et pourtant, ce n'étaient pas ces chiffres qui allaient passer à la postérité ce weekend.

Voyage au bout de l'enfer

@ F1-history.deviantart

@ F1-history.deviantart

L'après-midi, la pluie et le brouillard chantaient toujours, au point que le départ fut retardé. Stewart voulait même une annulation mais son équipe Matra l'en dissuada. Le pragmatique Ken Tyrrell se souvenait que les Dunlop avaient dominé l'épreuve humide de Zandvoort. Aussi, il choisit de creuser davantage les rainures dans la gomme pour mieux évacuer l'eau. Enfin, Stewart fit durcir sa direction pour mieux sentir sa voiture. De toute façon sous la pluie, son poignet serait moins éprouvé que par temps sec. Le calcul, comme souvent avec le duo Stewart-Tyrrell, fut des plus judicieux.

Le départ finit par être donné, pour le plus grand bonheur du public venu extrêmement nombreux. En vérité il fut surtout donné en raison de cette grande affluence. La disposition des monoplaces changea cependant pour garantir plus d'espace entre elles : on passa de 4-3-4 à 3-2-3. Ce qui rendit service à Stewart, qui décolla et gagna trois places d'emblée. Ickx avait lui raté son départ. C'étaient donc Graham Hill et Chris Amon qui avaient pris le leadership. Pas pour longtemps. Saisi d'un instinct foudroyant qu'on pensait incompatible avec son caractère, Stewart déborda ses camarades avant même de boucler la centaine de virages qui composait cet enfer vert. Il pouvait ainsi bénéficier d'un horizon moins flou, mais certainement pas dégagé...

Car la visibilité était quasi-inexistante et ce n'était même pas une exagération. Ce qui était déjà dangereux en soi l'était plus encore ici, sur un circuit si long qu'on pouvait facilement oublier l'une ou l'autre courbe ! Le stratagème de Stewart pour se porter en tête sans accroc ? Se repérer grâce aux lignes blanches ! Une fois premier, il pouvait davantage souffler car les retardataires n'allaient pas croiser sa route de sitôt. Derrière lui, c'était plus une question de survivre que de suivre. Distinguer les flaques d'eau devenait inutile. Avec un tour parcouru en plus de neuf minutes, elles finissaient par changer de place au passage suivant !

Ainsi, Hill se fit surprendre de la sorte, ayant croisé la route d'une véritable rivière qui naquit entre les deux passages du britannique. Pire encore, lors du premier tour, Jo Siffert doubla un John Surtees au ralenti par pur hasard, ne l'ayant même pas reconnu dans le brouillard mêlé aux projections d'eau ! Un drame fut évité de justesse. En fin de course, c'est Stewart lui-même qui partit en luge, avant de se redresser à quelques centimètres d'un commissaire qui, pétrifié, n'eut guère le temps de se mettre à l'abri. Même Ickx, qui commençait à se faire connaître en tant que « Rainmaster » perdit le contrôle de sa Ferrari à un moment donné. Au moins Amon, plus réputé pour sa malchance, eut l'excuse d'un différentiel cassé pour expliquer sa sortie définitive.

Au final, Stewart franchit la ligne d'arrivée au bout de 14 tours mais surtout deux heures et dix-neuf minutes d'angoisse. Graham Hill finit deuxième mais quatre minutes plus tard ! Soit l'équivalent de près de quatre tours de retard sur le Red Bull Ring et plus de deux à Spa-Francorchamps. Bien entendu, il s'agit d'un record, encore d'actualité. Jochen Rindt compléta le podium sur une Brabham-Repco pourtant loin du compte cette année-là. L'ami de Stewart signifiait qu'il fallait compter sur lui à l'avenir.

Victoire face à la mort

@ Flickr

@ Flickr

En attendant, Stewart avait écrit l'histoire. Avec une telle performance digne de celles de son prédécesseur et compatriote Jim Clark, il devenait évident que l’écossais allait non seulement devenir Champion du Monde, mais un grand. Ses trois titres mondiaux et son record de victoires (27) qui tint 14 ans en témoigne. A noter qu'il détient avec Juan-Manuel Fangio le record de victoires sur la version longue du Nürburgring, à savoir trois. Et comme pour le Maestro, le bouquet final prit justement place sur le Nordschleife, en 1973. Le destin lui fit un ultime clin d’œil un quart de siècle plus tard, quand son équipe remporta son unique victoire : c'était au Nürburgring, encore.

Reste qu'à la descente de sa monoplace, tout ceci ne s'était pas encore produit. Tout ceci n'aurait eu aucune importance de toute façon. Stewart ne congratula personne en sortant de sa Matra. Ne fêta pas plus  sa victoire que cela. Ses premiers mots furent les suivants « Est-ce que tout le monde va bien ? ». Après quatre mois où la mort ressortait vainqueur, la Formule 1 parvint à tromper l'au-delà sur le « circuit de la peur ».

@ British Pathé

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article