Silverstone : l’éternel recommencement…

Publié le par Masta

Le Grand Prix de France a fait l'objet de nombreuses critiques pour la gestion chaotique de son accès au circuit et des embouteillages qui en découlaient. Mais plusieurs observateurs ont bien fait de noter qu'à une certaine époque, Silverstone s'attirait les foudres pour les mêmes raisons. Jusqu'à remettre sa place au calendrier, ce qui ne date pas d'hier.

@ Geograph.org.uk

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Difficile d'imaginer une saison de Formule 1 sans Silverstone, le théâtre du tout premier Grand Prix en 1950. En alternance avec Aintree et Brands Hatch durant les premières décennies, il a définitivement fait sien le Grand Prix de Grande-Bretagne en 1987. Ce qui signifie qu'à la fin de la saison 2018, Silverstone aura compté trente-deux éditions consécutives. Une stabilité battue uniquement par Monaco (64), Monza (39) et... Budapest (33). On pourrait imaginer au vu de cette statistique, qu'en tant que circuit historique, les autorités en charge des négociations ont tout fait pour garder l'ancien aérodrome militaire parmi les complexes modernes ou réactualisés.

Mais cette longévité ne s'est pas faite sans sacrifice car Silverstone a souvent été proche de quitter la Formule 1. Et l'est encore aujourd'hui.

En vérité, la position de « berceau de la F1 » de Silverstone était à la fois son plus gros avantage et sa pire faiblesse. Avantage car les organisateurs pouvaient miser sur l'aura et l'influence du circuit ainsi que son grand succès public pour traiter d'égal à égal avec Bernie Ecclestone. Faiblesse car cela les poussaient justement à aller plus loin dans les négociations pour garder cette audience et maintenir cette aura. Ajoutons à cela la légendaire maestria de Bernie dans les affaires et son appétit insatiable du gain.

Poker menteur

@ Wikipedia

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Et quand Silverstone alternait sa place avec Brands Hatch, Bernie n'avait pas encore tiré tous les bénéfices d'une discipline en pleine explosion médiatique. En revanche, il avait le contrôle du calendrier, legs de la lutte FISA-FOCA du début de la décennie. Donc du montant à régler pour obtenir ou garder sa place.

C'est ainsi qu'il supprima le principe d'alternance en 1986, poussant Silverstone à payer le prix fort pour garder son Grand Prix face à Brands Hatch. Cela inclut une franchise supplémentaire, condition sine-quanone pour obtenir sa place au calendrier... d'où des places bien plus chères pour les spectateurs. Histoire pour les organisateurs de ne plus investir à perte et pour Bernie de tester combien étaient prêts à casser leur tirelire pour assister à leur Grand Prix chéri. Ainsi, il savait jusqu'où il pouvait faire grimper l'addition avec les autres circuits...

Par la suite, Silverstone fut régulièrement mis en concurrence avec Brands Hatch ou Donington. A chaque fois, Bernie poussa les uns et les autres à payer plus cher, introduisant notamment une augmentation annuelle de la fameuse franchise. Par exemple, Brands Hatch crut toucher au but en 1999 en obtenant les droits d'organisation pour 2002. Mais faute de pouvoir mener à terme ses travaux de rénovation, Silverstone récupéra son bien. Et comme Brands Hatch avait accepté une majoration annuelle de 5%, Silverstone enregistra une hausse.. de 10% ! Or le propriétaire de Silverstone était le BRDC, le club des pilotes britanniques, qui bénéficiait d'un financement public. Autrement dit, il n'était pas censé engager des sommes folles pour un simple événement sportif...

En avril, ne te découvre pas d'un fil...

@ Youtube

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Et si Brands Hatch n'a justement pas pu se remettre à niveau, Silverstone avait ses propres défaillances. Notamment l'accès au circuit, fait de petites routes inadaptées pour accueillir des dizaines de milliers de spectateurs. Les embouteillages devinrent une tradition et semblaient constituer un bon argument pour changer de destination. Ou pousser le circuit à investir pour corriger ses tares, c'est selon. D'où des manigances en coulisses plus ou moins dirigées contre « cette vieille bâtisse victorienne qu'on retape ici et là année après année » (signé Bernie).

Ainsi, alors que Silverstone était encore dans l'incertitude quant à son avenir, Ecclestone fit bouger le Grand Prix de 2000 de juillet à fin avril ! L'explication officielle était d'éviter une concurrence avec tout autre événement sportif majeur, notamment Wimbledon en tennis. C'était en vérité un beau piège de Bernie qui savait que le temps tout britannique mettrait en lumière les travers de Silverstone et relancerait les négociations. Gagné : trois semaines de pluie d'affilée ! D'où des parkings engorgés d'eau et des milliers de spectateurs bloqués sur les routes, dans l'incapacité de se garer et priés de rentrer chez eux ! Les parkings furent fermés le samedi, aboutissant à des tribunes vides et des organisateurs offrant le remboursement du billet pour tous les fans lésés. Un désastre complet. « Même les canards ont émigré en Autriche ! » ironisa Ron Dennis.

De Grand Prix à "fête champêtre"

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Les organisateurs durent s'expliquer au siège de la FIA. Son président Max Mosley rendit provisoire l'inscription du GP au calendrier afin de les contraindre à entreprendre les travaux nécessaires. D'où une belle chute de ventes des billets. Le chantier fut finalement engagé, le circuit étant prêt avec ses nouveaux accès pour 2002, la fameuse année où ils étaient censés passer le flambeau. La situation s'améliora dans l'ensemble, Mosley lui-même félicitant les organisateurs, de même que Jackie Stewart – président du BRDC – et le ministre britannique des sports.

Seul mécontent ? Ecclestone bien sûr ! Le grand argentier devait venir en hélicoptère mais fut victime du brouillard. D'où une arrivée en voiture, non sans se perdre dans l'enceinte à cause d'un manque de précision dans la signalétique. Il qualifia la course de « fête champêtre », aboutissant à la démission du promoteur de l'épreuve, tandis que l'édition 2002 ne put rembourser son investissement initial.

Depuis, les relations sont toujours restées tendues, Silverstone ayant vu son engagement en F1 renouvelé au compte-goutte, d'où de multiples candidatures de remplacement. Londres a même profité d'une démonstration en 2004 pour postuler à l'organisation d'un Grand Prix ! Ecclestone aurait alors annulé un accord confirmant la présence de Silverstone pour les deux années suivantes, selon les dires de Jackie Stewart. Réponse de Bernie, « Je vais l'étrangler avec son kilt si je le croise ! ». Londres ne fut finalement qu'un écran de fumée. Idem pour Donington, un temps annoncé pour 2010 mais finalement recalé comme Brands Hatch dix ans plus tôt.

"Non, non, rien n'a changé..."

@ Wikipedia / Flickr

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Aujourd'hui, rien n'a vraiment changé. Silverstone a beau faire partie des Grands Prix rassemblant le plus de monde, la menace de quitter le calendrier de la F1 reste. Sauf qu'elle provient cette fois des organisateurs eux-mêmes, bénéficiant d'une clause les libérant de leurs prérogatives fin 2019, alors que le contrat actuel s'étend jusque 2026. A suivre...

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Shana 16/05/2019 15:54

Très bel article, très intéressant et bien écrit. Je reviendrai me poser chez vous. N"hésitez pas à visiter mon univers (lien sur pseudo). A bientôt.